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Les missives décalées du fou qui danse sa vie
14 octobre 2026

3 La chair des poules des Charites

Assis sur un banc de la grande place du village, je détricotais le fil de mes pensées dédaléennes en dégustant une délicieuse pomme Ariane. À quelques mètres à gauche, deux vieilles dames élégantes tricotaient en s’écharpant sur la barbarie de la tauromachie. Un jeune homme barbu, en face, en chemise orange, pantalon à pinces noir et chaussettes vertes, tripotait frénétiquement son stylo, le visage vers le ciel, droit vers le soleil. Il sentit que je l’observais et m’invita à venir vers lui. Que me voulait-il ?

– Salut, je suis Icare, poète-philosophe. J’aurais voulu connaître tes sentiments sur mes recherches. Écoute ceci : « Je chus sèchement, touché d’une flèche décochée par un farouche Comanche manchot. » J’explore les sonorités en « ch », sonorités délaissées par la grande majorité des poètes mais que j’essaye de réhabiliter. Je leur trouve une puissance, une étendue sensorielle sublime. Qu’en penses-tu ?

– Un Comanche manchot qui tire à l’arc, cela me paraît improbable…

– Ah ! En effet ! Quel sens de l’analyse ! Quelle remarque pertinente ! Si tu es disponible, tu es le bienvenu chez moi ! Nous travaillerons sur une performance mémorable !

– Allez ! Avec plaisir !

J’avais donné mon accord sans hésiter. Par curiosité, appel à la création artistique, élan de sympathie ? Je ne savais pas. Je le suivis donc jusqu’à une charmante ferme rénovée à l’écart du village.

Impatient de commencer cette collaboration, il me proposa quelques exercices de préparation. Dans une pièce dénuée de toute décoration, je dus prononcer, pendant près d’une demi-heure, le mot « chat ». Il me donnait des instructions rigoureuses, tirées d’un petit cahier. Je scandais, chuchotais, chantais, tout en variant ma posture : je m’allongeais, m’asseyais, me penchais en avant, sautais, dansais, afin, disait-il, « d’explorer le cheminement interne du son ».

Nous passâmes dans son bureau et débattîmes ardemment sur les directions et les limites du texte en « ch ». Les idées jaillirent puissamment de nos deux geysers cérébraux, certaines s’écrasaient lourdement, de nombreuses s’entrechoquaient avec virulence, plusieurs se perdaient dans des labyrinthes ténébreux, tandis que d’autres renaissaient de leurs cendres à la faveur d’un nouveau jet. Prose ? Sur un château sans chambre ? Vers libres ? Quelques lignes ? Sur les chimères d’un chauve ? Dithyrambes ? Conte animalier ? Sur le chevalier au chariot ? Parodie ? Ode ? Sur un psychisme enchaîné ? Plusieurs dizaines de lignes ? Argotique ? Ésotérique ? Sur les cauchemars d’un chaman ? Élégie ? Hymne ? Sur une chaste chasseresse ?

Nous nous accordâmes finalement sur un petit poème d’amour léger. Pour le construire, nous notâmes sur des bouts de papier des mots en « ch » évocateurs. Défiés par ce vocabulaire réduit, nous avions l’exaltante impression de dépasser les limites du langage, de conquérir de nouveaux horizons linguistiques, d’asservir à notre but des mots qui avaient pour eux des siècles d’existence et des milliards de prononciations. Cependant notre progression concrète s’avérait dérisoire. Deux heures de réflexion intense n’avaient abouti à aucune phrase entière. Nous nous sentions proches de tournures littéraires inédites et vastes mais nous n’arrivions pas à les matérialiser. Mon ami, irrité, s’agitait sans cesse dans sa chaise et torturait sadiquement son stylo. Il se leva alors brusquement, se précipita vers une rangée de livres, et en jeta par terre quelques-uns. Il saisit une petite revue cachée derrière et la rapporta triomphalement.

– Voilà de quoi alimenter notre inspiration, rayonna-t-il.

Nous feuilletâmes ensemble des estampes érotiques. Le nom japonais, shunga, contenait le son « ch » ! Un signe des muses ? Les couples enlacés ranimèrent certaines parties de notre intellect assoupi par les détails techniques. Une page frappa notre imagination : un homme allongé sur le ventre, une femme assise sur le haut de ses cuisses, le buste et la tête en arrière.

Nous transcrivîmes fiévreusement nos ressentis et au bout de quelques minutes seulement, nous avions achevé notre œuvre. Mon hôte la lut à haute voix :

« Ta bouche chemine sur mon échine

Tu lâches ton chignon enchanteur et

Tes cheveux échouent sur mes chevilles

Pour chanter tes charmes de Charites. »

Transfiguré, il répéta certains mots du texte, avec une expression extatique indicible, transporté dans les mondes secrets et rares des démiurges. Nous rîmes longuement de l’allitération « pour l’œil » du mot Charites. Moment de grâce, un silence complice s’installa entre nous. De douces poésies remontèrent d’elles-mêmes à la surface de ma conscience, quittant les profondeurs où ma mémoire les avait enfouies, comme si elles s’étaient senties appelées.

Nous nous quittâmes, repus d’art et d’émotions. Et depuis cette après-midi créatrice, singulièrement, les sons « ch » engendraient chez moi un réflexe pilomoteur. Autrement dit, entendre « chair de poule » la provoquait !

 

 

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